Le (faible) niveau des étudiants

J’ai entendu ce matin l’interview d’Aurore Bergé sur CNews. Elle défendait l’action du gouvernement, en même temps c’est son boulot, et évidemment elle a évoqué le supérieur pour lequel un plan d'(in)action vient d’être dévoilé. Sa petite phrase, qu’elle a relayée sur Twitter, m’a fait bondir :

Le niveau, c’est-à-dire ?

C’est vrai que certains des étudiants que nous acceptons ont un niveau, en particulier en maths mais pas que, assez faible. Mais ce n’est pas ce qui me chagrine le plus. Comme nous recrutons des étudiants qui viennent de formations variées (beaucoup de STI2D toutes options confondues, pas mal de S option SI, quelques S d’autres options, des étudiants étrangers, et exceptionnellement des bacs pro), ils ont des connaissances très différentes. Du coup, pour chaque module, il y en a toujours dans le tas qui n’ont pas vu les bases du sujet, donc il faut tout reprendre. D’ailleurs, ceux qui ont déjà les bases me disent souvent que ça a remis les choses au clair pour eux.

Que les bacheliers soient moins qualifiés qu’il y a 30 ans, c’est moche, mais dans le contexte où je suis, c’est gérable. Ce que j’entends par « niveau », ce qui réellement problématique à mon sens, ce n’est pas leur manque de connaissances, mais leur manque de travail.

S’ils ne savent pas quelque chose, c’est surmontable, avec du travail. S’il leur manque une notion, on essaie d’être bienveillants, on ne se fiche pas d’eux, on leur explique, même si c’est chiant. Mais comme ils ne travaillent pas, on peut faire tout ce qu’on veut, ils restent à leur niveau.

Je ne jette pas la pierre aux profs de lycée… ils font ce qu’ils peuvent avec des programmes surchargés et souvent mal bâtis, le bac à préparer et des moyens réduits. Je n’accuse pas non plus les jeunes gens des générations Y et Z : c’est trop facile de dire que la jeunesse d’aujourd’hui est corrompue par la société décadente etc. Il est vrai que le numérique a profondément modifié notre société et explique certains de leurs travers, mais il n’y a pas que ça.

Je l’ai écrit au sujet de l’orientation : ce qui compte (ou devrait compter, dans un monde parfait) dans le supérieur est le métier auquel nous formons nos étudiants, alors que les lycéens sont formés à passer le bac (je caricature peut-être, c’est l’impression que me donnent les jeunes que je récupère). Il s’ensuit que nous recevons des gamins rompus à l’art de passer des examens, mettant en place des stratégies comptables pour décrocher le diplôme (pourquoi celui-là ? parce qu’APB les y a laissés rentrer), sans réellement se soucier d’apprendre des choses. Et on se retrouve avec des jeunes qui, quand on leur dit qu’il faut bosser, nous regardent avec des yeux tout étonnés. Ils vous répondent des choses comme « mais oui, je travaille, puisque je suis là ». J’ai la plupart du temps l’impression qu’ils ne comprennent même pas de quoi je parle quand je leur dit qu’il faut travailler.

Ce qu’ils ne font pas…

Prendre des notes

Je sais bien que certains enseignants trouvent que ce n’est pas si important, de prendre des notes. Dans mon équipe, certains ont renoncé et dictent leur cours ou l’écrivent intégralement au tableau ou dans un support de cours. Personnellement, je ne peux pas. Au cours de leur vie professionnelle, ils assisteront à des réunions et des formations où il faudra noter un maximum d’informations.

J’ai lu quelque part qu’on retenait mieux le cours en prenant des notes. C’est vrai, mais plus qu’un outil pédagogique, la prise de notes relève d’une culture de l’écrit qui se perd. Prendre son crayon, collecter des infos, les trier, les exploiter, ça fait partie de la méthodologie de base.

Mais non, rien à faire, ils ne prennent pas de notes. On a beau essayer de les forcer en retirant des notions du polycopié, on a beau leur expliquer que la prise de notes fait partie des compétences à acquérir, on a beau les engueuler parce qu’ils n’ont pas pris de notes pendant la réunion de projet et n’ont donc pas fait le travail demandé dont ils ne se rappelaient pas, rien n’y fait. Ils me répondent qu’ils ne savent pas faire, que c’est trop dur.

La parole s’envole, les écrits restent. Mais l’étudiant, plutôt qu’utiliser sa plume, préfère faire confiance à sa mémoire. Pourtant, sa mémoire…

Apprendre quelque chose par cœur

Franchement, je ne suis pas adepte de l’apprentissage par cœur de colonnes de formules. L’important est qu’ils connaissent les formules, définitions et notions fondamentales, après pour le détail ils feront une recherche sur internet, comme tout le monde. L’entraînement initial leur permettra d’identifier les mots-clés de recherche et de retrouver leurs marques rapidement avec les connaissances retrouvées.

Donc même si on limite la quantité de choses à apprendre par cœur (avec une sélection qui peut être discutée), il reste des connaissances à avoir, un bagage à faire rentrer bêtement dans les neurones. Et là, c’est le drame.

J’ai essayé de leur coller des interros à chaque cours. J’ai essayé de fournir des formulaires. J’ai essayé de leur expliquer à quel point il était nécessaire de se rappeler les formules de base et les définitions, lesquelles sont bien signalées dans le polycopié. En vain.

Les formules qui servent absolument tout le temps finissent par rentrer, tout de même, mais elles sont oubliées quelques semaines après. L’apprentissage n’est jamais durable. Lorsque le module est fini, ils oublient, et si on réutilise une notion d’un autre module, ils sont tout étonnés, voire carrément scandalisés.

Ils abordent les différents modules comme autant de niveaux d’une jeu vidéo. Le module validé, le niveau est passé, c’est fini, on n’en parle plus.

La logique et les raisonnements

C’est peut-être le point le plus grave.

A force de répéter les choses, on peut les leur faire entrer dans la tête. Mais je ne sais pas comment leur faire acquérir la logique.

Ceux qui bossent le mieux apprennent par cœur les méthodes à appliquer dans les différents cas de figure. Ils conservent en tête une collection de recettes qu’ils ressortent et distordent pour que ça marche. S’ils pensent que, pour arriver au bout de l’exercice, il faut appliquer le théorème X, ils l’appliqueront, même si le problème est une situation où on ne peut pas l’appliquer. Par exemple, si on leur demande de calculer l’aire d’un triangle alors qu’en cours on a vu un carré, ils multiplieront les longueurs de deux côtés du triangle. Lesquels ? Bof, on en prend deux au pif, faut tenter.

Quant à être rigoureux… LOL. Ils ne savent pas ce que ça veut dire mais, à leur décharge, j’ai eu beaucoup de mal à le savoir moi-même quand j’étais à leur place. On finit par croire qu’il s’agit d’un élément de langage. En tout cas, l’idée d’appliquer les méthodes en suivant scrupuleusement les règles ne les effleure pas. Tout se négocie, après tout ?

Se poser des questions

Ils tentent de remplir les trous sur la page blanche, espérant donner la réponse que le prof attend. Ils essaieront de vous donner un nombre, en espérant que c’est le bon, que ça passe. Mais ils ne se demanderont pas ce que représente ce nombre, si c’est beaucoup, si c’est peu. L’important est de trouver (quitte à deviner) le nombre que l’enseignant·e attend.

En TP aussi : s’il faut effectuer une mesure, ils noteront scrupuleusement le résultat, sans se demander s’il est logique ou non. Ils ne le compareront pas à un résultat théorique que, de toute manière, ils n’arrivent pas à obtenir.

La solution ?

Je pense sincèrement qu’on peut faire ce qu’on veut au niveau du supérieur et même au niveau de l’articulation entre le lycée et le supérieur, sans que cela change. Le problème est en amont. Et il n’y a pas qu’une seule cause.

Peut-être est-ce les programmes trop chargés qui empêchent les professeurs de pousser les jeunes à réfléchir, peut-être est-ce l’absence de travail personnel (il parait ? mes gosses en ont, pourtant), peut-être est-ce l’absence de redoublement (pourquoi bosser ? on avance quand même), peut-être est-ce l’absence de culture scientifique (sciences humaines incluses) dans les médias grand public, peut-être est-ce le mépris pour les intellectuels et tout ce qui s’ensuit (experts, profs)…

Cette année, j’ai tenté de faire des cours de méthodo à la rentrée, on verra si ça marche… Pour cela il faudrait déjà que j’arrive à me motiver pour corriger mon premier paquet de copies !

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5 commentaires sur « Le (faible) niveau des étudiants »

  1. Pour moi,vous ciblez juste :
    1. Ils ne maitrisent pas la langue, ne parlent pas correctement, n’écrivent pas et ne lisent pas facilement
    2. La méthodologie de la prise de note ne leur a pas été enseignée ou pas sérieusement. Il faut être capable d’entendre ce qui est dit, de le reformuler et de l’écrire. Il faut aussi que le prof sache faire 1 cours qui permette la prise de note. Les étudiants ne sont pas la pour jouer les sténotypistes !!!
    Pour que des notes soient utilisables il faut :
    A. 1 prof’ au discours intelligible et structuré qui annonce le ou les themes forts qu’il va aborder aujourd’hui et un plan clair.
    B. Un étudiant intéressé et concentré qui maitrise la langue et a appris a prendre des notes.
    C. Un étudiant qui a 1 hygiène de vie (pas de sortie arrosée et/ou de shit tous les soirs
    D. Un étudiant qui suit 1 cours car il a 1 projet (réaliste).

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    1. Je suis tout à fait d’accord !
      On néglige aussi souvent la question de l’hygiène de vie. J’essaie de leur en parler mais je ne suis pas leur mère.
      Le projet, c’est très important mais c’est tellement difficile de se projeter à 18 ans.
      Quant à la qualité du prof, c’est une question que j’ai évitée ici car il me semble que c’est un autre débat. On a tellement d’enseignants-chercheurs qui considèrent que les enseignements leur vole du temps pour la recherche…

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