Les attendus, c’est tendu

Depuis le temps qu’on demande une réforme ça y est, c’est en cours. Nous demandions des moyens pour accueillir les étudiants, on nous apporte… une sélection déguisée orientation avec des pré-requis attendus.

Le ministère traite le problème des places dans le supérieur comme certains souhaitent traiter le chômage : il y a des places vacantes, il y a des gens qui n’ont pas réussi à faire ce qu’ils voulaient, on va donc aiguiller les laissés pour compte vers les places vacantes, qu’ils le veuillent ou non. Et l’outil d’aiguillage, qui n’est pas encore complètement usiné, serait la publication d’attendus.

Bien sûr que les attendus ne résolvent pas le problème. Mais si la réforme passe quand même, il va bien falloir réfléchir à ce qu’on en fait. Peut-être que, ça peut apporter un petit quelque chose ? Etant donné que je me plains de mes étudiants, je suis tentée d’utiliser cet outil pour signifier aux lycéens qu’ils ont peut-être un effort à fournir. Parce que oui, les étudiants croient qu’ils ont le niveau pour étudier dans le supérieur : le système éducatif leur ment. Puisqu’ils ont fini le lycée sans redoubler, puisqu’ils ont le bac, pourquoi leur demandons-nous autre chose ? Cet autre chose, ils en devinent l’existence, savent qu’ils n’y ont pas accès  et développent une attitude ambivalente qui n’est pas constructive.

Avec les attendus, j’ai un peu l’impression d’avoir le droit d’écrire une lettre au Père Noël, avec les qualités de l’étudiant de mes rêves. Si je devais publier une liste de compétences requises pour réussir, qu’y mettrais-je ? Pas besoin de réfléchir longtemps, je sais bien ce que je demanderais.

  • Compréhension écrite : être capable de lire, comprendre et assimiler le contenu d’un texte. Dans les métiers auxquels nous les formons, il faut bouffer de la doc. Nous avons donc besoin non seulement d’étudiants comprenant ce qu’ils lisent, mais aussi d’étudiants ne rechignant pas à lire.
  • Expression écrite : être capable d’écrire un texte sans trop de fautes (une de temps en temps, ça arrive). C’est indispensable pour être capable de rédiger un compte-rendu de TP, ou un rapport. Un technicien doit être capable de rédiger un document technique. C’est notre boulot d’apprendre aux étudiants ce qu’ils doivent mettre dans le rapport et comment le structurer, mais ils sont censés avoir acquis au préalable les règles de base de français.
  • Anglais : être capable de lire une documentation en anglais, et de s’exprimer à l’oral. Je parlais de documentation, il faut préciser qu’une partie de cette documentation est en anglais. Et puisqu’on est au 21ème siècle, avec la mondialisation toussa, on bosse avec des gens d’autres pays. Causer avec eux, ça peut être utile.
  • Mathématiques : être capable d’effectuer un calcul niveau 3ème. Allez, soyons ambitieux, niveau seconde. Au moins, savoir calculer avec des fractions, penser à mettre des parenthèses là où il faut, savoir résoudre une équation du 1ère degré.

J’enseigne à des étudiants qui n’ont pas ces compétences.

On en est là.

Pire, ils savent qu’ils ne les ont pas, qu’ils devraient les avoir, et ne cherchent pas à les acquérir. Mes tentatives pour les secouer se heurtent à des « mais je suis nul », qui peuvent tourner à l’agressivité dans les pires cas. Si au moins ils tentaient de rattraper leur retard, nous pourrions les aider. Mais non, la faute de français ou de mathématiques est à leurs yeux fatal, et ils déploient une énergie énorme à bidouiller pour s’en sortir.

Et nous, enseignants, avons renoncé à les sanctionner sur ces lacunes. Si je retire des points pour les fautes de français, personne n’a la moyenne.

On nous dit que les étudiants d’aujourd’hui ont d’autres compétences. J’en parle peu ici, mais j’en parle longuement ailleurs : nos étudiants sont hyper efficaces en projets tuteurés. En me lisant, il ne faut surtout pas croire que je me lamente de faire cours devant des boulets : ils sont formidables, mes jeunes, et si je râle, c’est parce que je les vois se planter sur certains points, alors qu’ils méritent tellement mieux !

Mais revenons aux compétences académiques basiques. C’est vrai que je n’ai pas à leur expliquer comment on se sert d’un ordinateur : ils prennent en main les outils informatiques très facilement. Ces outils comprennent des calculateurs, des traducteurs, des correcteurs orthographiques… dont ils se servent pour justifier leur refus de chercher à maîtriser les outils les plus fondamentaux que sont la langue et le calcul. Mais le correcteur orthographique ne redresse pas la syntaxe ; la calculatrice ne remet pas les parenthèses oubliées !

Alors la polémique des attendus me fait bien rigoler. Nous serions bien ridicules si nous montrions la vérité de nos attendus : qui osera de mettre sur ParcoursUp « maths de collège » ?

Publicités

Un commentaire sur « Les attendus, c’est tendu »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s