Enseigner à la génération Z

Je dois avouer que, bien que je râle sur les lacunes de mes étudiants, j’aime énormément enseigner à la génération Z.

C’est fou ce que j’ai l’impression d’être à contre-courant en écrivant cela. Je lis régulièrement des articles qui décrivent la génération Z et donnent des clés pour le management des jeunes professionnels. J’ai aussi l’impression que les enseignant.e.s les vouent aux gémonies.

Si l’on en croit Wikipédia, la génération Z concerne les jeunes nés après 1995. Ils ont connu les téléphones portables et internet toute leur vie, mais aussi le terrorisme et le chômage. Souvent appelés digital natives, ils utilisent massivement les outils numériques, même s’ils ont rarement du recul sur ces outils (on parle alors de digital naives). Ils font peu confiance à l’entreprise et montrent un rapport à l’autorité différent de celui des générations précédentes.

Manque de recul, refus de l’autorité (ne parlons pas du manque de travail, qui est à mon avis un autre problème que j’ai déjà abordé par ailleurs) : la moutarde peut vite monter au nez des enseignant.e.s. 

Digital na(t)ives

Wiki-prof

J’adore commencer mon 1er cours de l’année en disant :

« Tout ce que je vais vous dire aujourd’hui est sur internet. Qu’est-ce que vous fichez là ? »

J’ai généralement en retour un silence étonné que je meuble en abordant du rôle d’un.e enseignant.e tel que je le conçois : chercher les informations adéquates, les transmettre sous une forme structurée, dialoguer avec eux. Mais surtout, ça les fait réfléchir un peu.

S’il suffisait d’une petite phrase pour changer des habitudes prises tout au long de la vie, ça se saurait. On a du mal à leur faire apprendre quelque chose par cœur, puisque tout est sur internet. Et franchement, même si j’entends régulièrement des collègues pousser des cris d’orfraie à cette idée, ils ont bien raison. A quoi ça sert d’apprendre par cœur des tas de formules qui ne serviront sans doute pas ? Et vous, vous utilisez tout ce que vous avez vu pendant vos études ? Vous vous rappelez parfaitement de toutes les formules et définitions qu’on vous a fait (péniblement) ingurgiter ? Ou vous faites comme tout le monde, vous allez sur internet retrouver les notions adéquates quand vous en avez besoin ?

Je trouve donc bien plus utile de chercher à leur inculquer les mots-clé utiles pour retrouver rapidement les notions sur le web que de leur faire tout apprendre par cœur. Et il faut aussi leur permettre de prendre du recul pour qu’ils puissent juger de l’adéquation de leur recherche et de la pertinence des résultat. En tant qu’enseignante, c’est bien plus intéressant que leur rabâcher les notions, mais aussi bien moins simple. Et il y a du boulot : ils n’ont pas le réflexe de chercher (puisqu’on leur a répété que sur internet il y avait des conneries), ne savent pas comment chercher (puisqu’ils ne le font jamais), n’ont aucune idée du fonctionnement des outils numériques et ne savent pas comment juger du résultat (puisqu’il faut un apprentissage préalable, et qu’ils sont là pour ça).

Ça demande aussi de leur faire identifier et assimiler les mots-clé et les notions fondamentales. On ne néglige donc pas les compétences fondamentales de mémorisation et de réflexion. Je tiens à le souligner car c’est l’argument qui justifie de ne pas adapter les méthodes d’enseignement au contexte technologique actuel. Les étudiants ont besoin d’utiliser leur mémoire et leur capacité de réflexion, il n’est absolument pas question de remettre ça en cause. Il faut par contre prouver aux étudiants qu’ils en ont besoin et que le numérique ne remplace pas leur cervelle. Une fois qu’on a convaincu les étudiants qu’ils ont besoin de ce travail, on réalise que leur opposition résiduelle à l’apprentissage par cœur relève plus de la flemme que de la conviction et s’exprime avec une mauvaise foi qui n’est pas toujours facile à contrer. Il y en a qui jouent le jeu, d’autres non : c’est vrai pour toutes les générations.

Les outils numériques

Tout récemment, face à une étudiante qui ne connaissait pas ses tables de multiplication qu’elle jugeait parfaitement inutiles, je me suis trouvée bien démunie. Elle a une calculatrice dans le téléphone, pourquoi s’embêter ?

Ce que je n’ai pas su, sur le coup, lui faire comprendre, c’est qu’il faut maîtriser les méthodes pour pouvoir maîtriser les outils. C’est valable pour le calcul de base aussi bien que pour les outils de simulation les plus complexes.

Là aussi, il est intéressant de moduler les enseignements entre la maîtrise du savoir et l’utilisation de l’outil qu’ils adorent tripoter mais utilisent sans recul. Et là aussi, on se heurte à une mauvaise foi désarmante qui masque la flemme. Mais leur enthousiasme et les bons résultats généraux dès qu’on leur permet de mettre les mains sur des outils numériques vaut le coup.

Un point sur lequel tous mes collègues sont d’accord est que nous sommes soulagés d’être face à des étudiants qui n’ont pas de difficulté à prendre en main un outil numérique, que ce soit un logiciel, un site web ou une application numérique. Je m’imagine mal leur dire « clique là, puis ici, et appuie sur entrée ».

Du recul, du recul

C’est sans doute le mot que j’ai le plus utilisé dans les paragraphes précédents.

Les jeunes bacheliers sont digital naives, certes. Mais ça ne me choque pas. Ils sont là pour apprendre. Peut-être y aurait-il des notions qu’ils auraient dû apprendre dès le secondaire, mais honnêtement, le secondaire (et même le primaire) font des efforts sur ce point.

Identifier les mots-clés pour faire des recherches, juger de la pertinence d’une source, choisir un outil numérique, l’utiliser correctement, tirer des conclusions sur le résultat donné par l’outil, tout ça demande une base de connaissances et des capacités d’analyse non négligeables. C’est très difficile à faire acquérir quelles que soient les qualités des étudiants. C’est aussi un défi stimulant pour les enseignants s’ils acceptent de jouer le jeu. C’est enfin à mon avis le véritable enjeu de l’enseignement au 21ème siècle.

Respect, discipline et confiance

Oui, c’est vrai, la remise en cause de l’autorité, que ce soit des enseignant.e.s, des élu.e.s ou de la police, je la constate bien. Ce n’est pas seulement parce que j’exerce dans le 93 : j’ai effectué le même constat dans d’autres milieux. J’y vois deux causes.

Dominus, domine, dominum, domini…

Il y a une méfiance générale dans notre société envers l’autorité en général : les gouvernants sont tous pourris, les flics sont des monstres, les enseignants sont des parasites. La même méfiance touche de plus en plus la science et les intellectuels. Il n’y a qu’à voir les diatribes de politiciens populistes envers les « experts » (vous souhaitez vraiment confier les dossiers à des personnes qui ne sont pas experts sur ces dossiers ?). Il ne faut pas s’étonner ensuite que les jeunes bacheliers et professionnels remettent systématiquement en cause notre autorité.

En tant qu’enseignante, je suis donc vue comme une espèce de parasite qui ne fait pas grand-chose mais prend un plaisir particulier à les faire travailler inutilement voire à les traiter comme des crétins. En témoignent ces trois petites anecdotes de classe.

  • Face à un groupe de bavards, je râle. A la fin, fatiguée, je dis « vous savez, je ne prends pas de plaisir à vous enguirlander ». J’entends une petite voix, au fond de la classe, répondre avec une naïveté désarmante « ah bon ? ».
  • Un de mes collègues réprimande un bavard au premier rang. Ce dernier lui répond « c’est pas moi, m’sieur ! ». Le collègue éclate de rire : « je t’ai vu tourné vers lui, j’ai vu tes lèvre bouger, et tu me dis que c’est pas toi ? ». L’étudiant s’excuse « désolé m’sieur, j’ai répondu par réflexe ».
  • Je commence un module qui suit celui de mon collègue. Je leur dis « ne me dites pas que ça, vous ne l’avez pas vu, je travaille avec mon collègue, je sais que vous l’avez vu avec lui ». Un étudiant répond sans humour « vous ne pouvez pas nous en vouloir d’essayer ! ».

Voilà, ils essaient de nous arnaquer, c’est de bonne guerre, vu qu’on s’amuse à les dominer.

Si les causes de ce rapport vicié entre les étudiants et les enseignants sont sociétales, ils est assez faciles d’en contrer les effets. Les étudiants sont tellement persuadés que nous cherchons à les dominer que la moindre manifestation d’intérêt à leur égard les fait fondre. Leur confiance est finalement facile à gagner.

En revanche, ils ne parviennent pas à se débarrasser de l’habitude de demander pourquoi. Pourquoi faut-il apprendre ceci ? A quoi cela sert-il ? Et on se retrouve à tous justifier. C’est agaçant, mais quelque part, je les comprends.

Conscience

Il faut s’y faire : l’autorité telle que la connaissait mes parents a disparu. Cela ne nous empêche pas d’être investis d’un autre type d’autorité : celle que donne la possession du savoir-faire.

S’ils veulent leur diplôme, ils doivent être formés. S’ils veulent être formés, ils doivent nous écouter. C’est aussi simple que cela, et ils le comprennent très bien. Si en plus ils ont été convaincus de notre bienveillance (aussi horripilant que ça soit de devoir les convaincre que, non, nous ne sommes pas des connards dominateurs), ils l’acceptent avec enthousiasme.

Mais nous ne retrouverons pas avec eux la stature presque sacrée qu’avait l’enseignant des années 50. Ils sont trop conscients de leurs droits. Et c’est tant mieux.

On l’a vu au tout début de ce billet, ils ont toujours vécu avec le terrorisme et le chômage. Ils connaissent aussi depuis toujours la liberté d’expression, les médias libres, le souci constant de donner plus de droits à la population et de protéger les personnes les plus faibles qui caractérise notre société depuis les années 80. Ce foutu esprit permissif post-soixantuitard (lol) a donné le jour à une génération qui sait que chaque individu a une valeur intrinsèque et mérite le respect élémentaire. Certains analystes imputent cela aux réseaux sociaux : tout le monde peut parler avec tout le monde, il n’y a plus de barrière entre les puissants et la plèbe. Ils demandent donc à être traités avec respect. Et encore une fois, c’est tant mieux !

Ils n’accordent leur respect qu’à ceux qui le méritent. Ils n’acceptent pas qu’on utilise des mots durs envers eux. Cela bouleverse tous les rapports hiérarchiques. Vous n’avez pas d’autorité sur eux parce que vous êtes enseignant ou manager, mais parce que vous faites bien votre boulot et montrez de la bienveillance. Ils ne se laissent pas bouffer par des personnes dominatrices. Et bien… Tant mieux.

Alors oui, ça nous complique les choses. Ils faut faire attention à ce qu’on dit : pas question de traiter un étudiant qui ne bosse pas de petit branleur, même si on le pense très fort. Ils faut prendre soin de montrer sa bienveillance. Il faut argumenter, justifier. C’est lourd. Mais ils le méritent.

 

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